SUITE ..
Il fallut dix bonnes minutes à Sidki ,pour se rendre compte, qu’il ne dormait pas dans son lit. Ce sont les bruits insolites,différents de ceux qu’il entendait habituellement ,qui le réveillèrent .Il ouvrit un œil,jeta un regard autour de lui et se rappela enfin ou il était .Il regarda sa montre,déjà 11 heures !Il se leva et se dirigea pieds nus et en slip, vers le lavabo .En faisant sa toilette,il se garda de mouiller les paquets de détergents , soigneusement rangés dans une caisse, à ses pieds .De l’autre coté,Doudou était en plein travail.
-Merci monsieur !Au revoir madame,à la prochaine !Le tiroir-caisse sonnait à chaque fois, qu’il s’ouvrait ou se refermait.
Le visage de l’épicier se ridait et ses tempes grisonnaient. Cela faisait déjà plus de cinq ans qu’il était à Paris.
A l’époque coloniale,son père était considéré comme un notable .Sa famille vivait plutôt en bons termes avec l’occupant .Mais lorsque survint la guerre,les trois frères répondirent comme un seul homme, à l’appel de la résistance .Deux y laissèrent leur vie .De chagrin,le père mourut.
Durant cette guerre,Doudou eut l’occasion de connaître son pays, qu’il parcourut de long en large Il partagea les conditions de vie de ses compatriotes .Ceux de la campagne étaient particulièrement déshérités .Il eut tout le temps de méditer sur l’avenir du Bolongui. Comme de nombreux compagnons de lutte,il redouta de voir le fruit de cette libération, confisqué par une nouvelle classe, qui se substituerait à l’occupant ,aux dépens des masses populaires .Sa soif de justice, le fit immédiatement adhérer au mouvement naissant,en milieux dirigeants ,pour une « justice sociale ! .Ce mot d’ordre s’érigea en principe de base ,qui mûrit vite ,dans les esprits.
Pour convaincre le peuple démuni,inutile de faire de longs discours. Nous sommes tous égaux ,disait-on et le peuple approuva avec enthousiasme,il reprit ces idées à son compte .C’est ainsi qu’avant même la proclamation de la nouvelle république,un parti unique vit le jour : Le Rassemblement .
Après 1964,Doudou se lança corps et âme dans la bataille de l’édification, pour la réussite du socialisme spécifique »et l’instauration d’une justice sociale,seule à même de justifier les lourds sacrifices du peuple Bolongui,son peuple. Le plus dur combat reste à mener ,proclamait un mot d’ordre et Doudou le fit sien
Lors d’une réunion des militants du Parti,il rencontra le fils de l’ancien serviteur de son père .Ce dernier était un honnête père de famille. Ce qui n’était pas le cas du fils , qui avait des tendances peu amènes. A douze ans,il chipait tout ce qui se trouvait à portée de sa main..
C’est par la faute du colonialisme,se dit Doudou.
Pour rappeler qu’il avait été résistant,Touré exhibait souvent, une veste ou un pantalon kaki… Plus tard,Doudou apprit qu’en réalité,il n’avait jamais fait le coup de feu .Ce n’est qu’au lendemain des négociations, qui aboutirent à la reconnaissance de l’indépendance, qu’il rejoignit le maquis.
Touré proposa à Doudou ,de s’associer à lui, pour monter une affaire, très lucrative. .Doudou accepta ,tout en se demandant si la spéculation que proposait son interlocuteur, était compatible avec le socialisme spécifique ,dont le principe, stipulait que chacun devait vivre du fruit de son travail .Cette conception qui avait comme implication une guerre sans merci, contre les exploiteurs du peuple, était prônée par Touré lui- même, avec une véhémence particulière
Le lendemain de la proposition,le fils de l’ancien serviteur de son père, se présenta chez Doudou. Celui-ci l’invita à entrer, pour prendre un thé .Le nouveau cadre du parti refusa,préférant se rendre au café ,pour discuter avec lui , entre hommes .Une fois dans la rue,tout en marchant,Touré donna les détails, concernant son projet.
La nouvelle république Bolongui venait d’être proclamée,mais il n’y avait pas de drapeaux, pour pavoiser .Il suffisait de se procurer très vite ,des machines à coudre et du tissu, pour en confectionner. La main-d’œuvre ne manquait pas.
-Notre fortune est faite,dit Touré à Doudou,visiblement surpris. Ce dernier se demanda pourquoi lui,qui prétendait avoir le sens des affaires,lui dont les parents étaient dans le commerce depuis des générations,ne s’était-il pas aperçu du profit que l’on pouvait tirer d’une telle aubaine ,que Touré compara à .. un filon d’or exploitable à ciel ouvert.. .Mais le soir,en y réfléchissant de plus prés,Doudou se demanda encore une fois, si l’opération ne contredisait pas les principes que lui,Touré,et d’autres camarades du Parti , défendaient auprès des militants.
Dés le lendemain de la discussion du projet,par suite d’une intervention de Touré, au nom du Parti ,la municipalité attribua un grand hangar à la nouvelle entreprise pour raison d’utilité publique .
En une semaine,l’atelier était en état de fonctionner. Tout le monde, riche et pauvre, achetait son petit drapeau désormais disponible sur le marché comme un fétiche devant la porte de sa demeure .Très tôt le matin,des petits revendeurs vinrent faire la chaîne pour recevoir leur quota. Face à la demande croissante,les propriétaires commandèrent de nouvelles machines afin de répondre dans les plus brefs délais à tous les besoins exprimés.
Une semaine après le démarrage de l’atelier,Touré congédia l’employé chargé des ventes, pour malhonnêteté et pour l’exemple . Cet individu percevait des pourboires pour favoriser certains clients par rapport aux autres et ça ,je ne l’accepte pas ,avait dit Touré devant les ouvriers. Cela fit bonne impression
Alors que tout allait pour le mieux,un incident vint remettre tout en cause. Lors d’une assemblée générale des militants du département,un homme se leva, pour intervenir .Il s’exprimait d’une voix chevrotante en triturant le béret noir qu’il tenait en main : Moi,je trouve que si on parle de socialisme,il faut que chacun donne l’exemple !Autrement,ce n’est pas la peine… dit-il.
Parmi les membres du bureau qui présidaient à cette réunion,figurait Doudou et Touré.
Le président répondit que c’était là une évidence…à moins de préciser, ce qu’il visait par ce ON…Furieux de n’avoir pas été compris et perdant son sang froid,le militant explosa : Moi,je ne cache pas la vérité,dit-il en bafouillant , parce que la vérité,c’est sacré…il y a ici, parmi nous, des responsables du Parti qui défendent le socialisme spécifique dont nous sommes tous fiers d’ailleurs et qui dehors, sont des capitalistes exploiteurs, ne payant même pas bien, leurs ouvriers…
Sommé par le président de séance, d’être plus clair,l’orateur leva un doigt accusateur, pour désigner sur l’estrade ,Doudou et Touré .Indigné,ce dernier se leva. Sans demander la parole au président,il insulta grossièrement son accusateur ,à qui, il conseilla d’aller consulter un médecin, pour ne pas crever de jalousie …Des éclats de voix fusèrent de partout .Les uns, défendaient les accusés ,alors que certains approuvaient le courageux orateur. D’autres enfin,moins virulents,n’étaient ni pour les uns, ni pour les autres. Pour eux,le problème de fond, était le suivant : Avait-t-on le droit de poser des questions, même gênantes,au sein du parti, ou pas ?
Ce fut un débat plutôt houleux. C’est avec beaucoup de peine que le président arriva à calmer les esprits .Une fois le silence rétabli,Doudou qui n’avait pas ouvert la bouche, demanda la parole :
-Le frère a parfaitement raison,si nous voulons aller de l’avant,il nous importe,particulièrement nous qui somme au parti,nous qui avons des responsabilités,de donner le bon exemple en conformant nos paroles à nos actes. . .
Pour peser ses mots,Doudou se tut un instant .Un auditeur en profita pour se lever en brandissant le poing.
-Conte ça à d’autres !lança-t-il.
Au même instant,un fourgon de police arriva à vive allure pour stopper devant la salle de cinéma ou se déroulait l’assemblée .Une douzaine d’agents en sortirent à la queue leu leu puis s’engouffrèrent dans la salle de spectacles. Ils n’étaient pas armés mais à la hanche de chaque homme pendait une matraque noire qui se balançait pendant qu’ils descendaient
A l’intérieur,le débat continuait sans que personne ne s’aperçoive du renforcement du service d’ordre.
Doudou était aux prises avec ce que son associé appelait les extrémistes .Encore une fois,il fallut l’intervention énergique, du président de séance, pour imposer enfin, le calme et permettre à Doudou ,de s’exprimer.
-Voilà…heu ! …Si durant la guerre de libération,le peuple nous suivait comme un seul homme,c’est parce que,ceux qui le guidaient donnaient l’exemple ,en étant en première ligne…courant les mêmes risque
-Pas tous !fusa une voix de quelque part,vers la partie sombre de la salle .Elle ajouta :
- Et les planqués qui se la coulaient douce ! Sans savoir qui parlait,Doudou répondit au jugé :
-Dans toutes les guerres comme la notre,il y a des planqués,le peuple combattant les ignorait .Il était accaparé par la lutte et ne voyait que ceux qui vivaient et mouraient avec lui au nom de la cause sacrée…Depuis la nuit des temps,le peuple Bolongui a toujours suivi ceux qui donnaient l’exemple en matière de bravoure…
- Le voilà qui parle comme certains arabes. Dés que vous abordez avec eux des problèmes graves et d’actualité,ils se mettent à vous conter les splendeurs du passé…
-Je n’ai nullement envie d’évoquer le passé, quoique ce ne serait pas une mauvaise chose .Il est très instructif d’étudier l’histoire, à condition de ne pas en faire une, sur mesure , de savoir en tirer des leçons…Non,je voulais simplement vous annoncer ma décision de me retirer de l’entreprise que nous venons de créer, pour la confection des drapeaux,moyennant remboursement des fonds engagés et déjà presque amortie. Je cède ma part à la coopérative qui gère l’orphelinat au profit de l’enfance victime de la guerre…
Alors que l’assistance applaudissait chaleureusement cette généreuse décision,le visage de l’associé de Doudou devenait cramoisi .Il n’en croyait pas ses oreilles .Tout au long de la prise de parole de Doudou. Touré se demanda ou il voulait en venir. Il pensa que son associé prononçait un discours fleuve de diversion pour noyer le poisson .Face à l’évidence,il se remémora le caractère de son associé .Cet homme avait toujours été trop scrupuleux pour faire des affaires. Dés que le président leva la séance,des militants vinrent le congratuler.
Toujours abasourdi,Touré se leva. Il se dirigea vers la sortie, en murmurant Quelqu’un lui demanda, s’il s’adressait à lui . Il s’aperçut qu’il parlait seul Il ne cessait de répéter à haute voix : .. ça alors ! mais il est fou !...ça alors ! mais il est fou !... Le lendemain,Doudou invita le président de l’association pour la protection de l’enfance, afin de lui remettre devant des journalistes, informés de l’événement à son insu,les titres de propriété et autres documents attestant de son désistement, moyennant la restitution des fonds engagés.
Face à cette initiative,la position de Touré devint intenable .La mort dans l’âme,il déclara à l’assistance que lui aussi, renonçait à sa part. Il affirma qu’en vérité,cette décision lui était venue à l’esprit dés la création de l’entreprise, qu’il n’attendait qu’une opportunité pour la concrétiser…
Une fois la cérémonie terminée alors que Doudou et Touré se retrouvaient seuls,ce dernier dit à son éphémère associé : .. Tu veux que je te dise ?Moi,je suis fils de pauvre,mais je serai riche. Toi,tu es fils de riche,et tu finiras pauvre..
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