Le miroir aux alouettes
Emporté par son élan, Nicolas Sarkozy œuvre à la création d’une nouvelle organisation intergouvernementale : l’Union pour
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Le soir de son élection, le 6 mai 2007, Nicolas Sarkozy, s’adressant à ses concitoyens et au monde, déclara avec emphase : « Je veux lancer un appel à tous les peuples de
L’Union pour
Comment transformer une formule rhétorique en projet politique
Au début de cette histoire était le dilemme turc. Depuis les balbutiements de l’Union européenne, les États-Unis souhaitent en faire coïncider les adhésions avec celles de l’OTAN. Mais les membres de l’Union, quant à eux, ont toujours exigé comme condition préalable à l’entrée dans leur club, la fin des régimes militaires. Avec le temps,
La formule est élégante. Restait à savoir ce que pourrait bien être cette « Union pour
Jamais à court d’idées, Henri Guiano, la plume agile du président, étoffa le concept en le reliant à des considérations historiques et géopolitiques. L’évolution de l’Union européenne avec son élargissement à l’Est devrait être compensée par une ouverture au Sud qui redonnerait à
En premier lieu, « équilibrer au Sud l’élargissement à l’Est » équivaut à dire que l’évolution de l’Union européenne avantage l’Allemagne et que
Deuxièmement, dire que «
Troisièmement, mettre en balance l’Est et le Sud, c’est annoncer aux Polonais et autres Tchèques que les fonds structurels qui leur sont destinés vont se tarir au profit des Méditerranéens. Aucun pays de l’Est n’a de raison, à peine entré dans l’UE, de laisser filer ses avantages pécuniaires.
Bref, la bonne idée de M. Guaino n’a pas seulement agrémenté de beaux discours, elle a suscité beaucoup d’inquiètudes et levé bien des ennemis. Au demeurant, elle n’a pas calmé les Turcs pour qui « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ».
Vint enfin la besogneuse réaction des eurocrates. Pour eux, tout dossier concurrent de l’UE doit être condamné à la machine à broyer ; tandis que tout projet ajoutant de la complexité au système et produisant des postes à pourvoir et à répartir est le bienvenu. Surgissant de bureaux inconnus, situés dans des couloirs sans fin, des fonctionnaires de
Lorsque le bruit des imprimantes bruxelloises se tût, Henri Guaino mesura à Paris que
Le pire était à venir.
Nicolas Sarkozy, habité par on ne sait lequel de ses démons, corsa un peu son plat en ajoutant cette épice de trop qui le rend inmangeable. L’Union de
À ce stade, l’incrédulité laisse place à la stupeur et à l’indignation. Le président tunisien, Ben Ali, qui ponctuait chaque déclaration sarkozyenne d’un communiqué approbateur, en devint muet. Son homologue algérien, Bouteflika, fut repris d’aigreurs estomac. Quand aux Turcs, également ulcérés, ils s’indignèrent qu’on les instrumente en cheval de Troie. À partir de ce moment, les puissances les plus diverses, dépassant leurs divergences, se liguèrent implicitement pour faire échouer le projet.
Comment éteindre l’incendie en dégonflant la baudruche
Dès les premiers jours, les Premiers ministres italien et espagnol, Romano Prodi et José-Luis Zapatero, se précipitèrent pour apporter leur « soutien » au président Sarkozy avec la vélocité des vigiles qui ont vu un éléphant entrer dans un magasin de porcelaine. Pour border le Français, l’Italien n’a cessé de répéter à la presse « Je vous prie de ne pas penser que cette proposition que nous sommes en train de formuler pour une grande politique de
En définitive, le 20 décembre 2007, les trois hommes signèrent ensemble un Appel de Rome pour Union pour la Méditerranée et posèrent pour une photo historique. Nicolas Sarkozy était heureux car le cliché semble manifesté l’enthousiasme de ses partenaires pour sa bonne idée. Mais l’important est ailleurs : le président français n’est plus au centre, son initiative est enterrée sous les sourires. Le paragraphe final de l’Appel est sans ambiguïté : « Le Processus de Barcelone et la politique européenne de voisinage resteront, donc, centraux dans le partenariat entre l’Union européenne dans son ensemble et ses partenaires de
Avec un peu de recul, les Allemands analysèrent différemment la situation, en fonction de leur interprétation de la personnalité et du rôle prévisible de Nicolas Sarkozy. Ils en arrivèrent à la conclusion que le président français avait l’intention de négliger les intérêts de son pays au profit de ceux des
Anglo-Saxons. Il en résulterait qu’il allait tenter de détruire le couple franco-allemand —moteur historique de la construction européenne— pour lui substituer un couple franco-anglais, en vue de la dissolution de l’Union européenne dans un magma transatlantique. Dans cette perspective, l’Élysée utiliserait l’Union méditerranéenne comme cheval de Troie anti-allemand.
Faisant de cette affaire une question vitale pour son pays, la chancelière allemande Angela Merkel haussa le ton. Le rapport de force devint si intense qu’elle annula plusieurs rencontres politiques avec Nicolas Sarkozy, y compris un sommet bimestriel, n’acceptant de rencontrer son homologue qu’en des occasions protocolaires tant qu’il n’aurait pas cédé. En définitive, Berlin a contraint Paris à vider son projet de toute substance. Une note d’à peine plus d’une page, adressée par Henri Guiano, le 12 mars 2008, aux chefs d’État et de gouvernement européen clôt la polémique : « l’Union méditerranéenne » est devenue « Union pour
Comment transformer un échec politique en opportunité économique
L’Appel de Rome indique : « La valeur ajoutée de l’Union pour
Le 19 septembre 2007, Nicolas Sarkozy confie le dossier à l’ambassadeur Alain Le Roy. À ce moment là, on parle encore de « marché commun méditerranéen ». Le Roy est un très proche de Bernard Kouchner, qui en avait fait son préfet à Pec (Sud-Ouest du Kosovo) lorsqu’il était Haut représentant de l’ONU au Kosovo.
À la recherche de projets concrets dont l’Union pourrait s’occuper, Le Roy se rapproche d’un groupe d’industriels animé par son ami, le socialiste Jean-Louis Guigou (lui-même ancien directeur de l’Aménagement du territoire et par ailleurs époux de l’ancienne ministre des Affaires européennes, Élisabeth Guigou). En février 2006, Guigou a créé un Institut de prospective économique du monde méditerranéen (IPMed). Son objectif initial était de fournir du renseignement économique à quelques grandes sociétés (Air France, Environnement, Caisse Nationale des Caisses d’Epargne, CEVITAL, France Telecom, KPMG, Laboratoires Servier, Crédit Agricole du Maroc, Danone et l’Union Tunisienne des Industries du Commerce et de l’Artisanat) et à la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (dont Élisabeth Guigou a été élue de 1992 à 2001). Il se proposait aussi de leur ouvrir son carnet d’adresses pour les aider à conquérir de nouveaux marchés. Jean-Louis Guigou avait prévu de créer à terme une Fondation d’entreprise qui aurait pu bénéficier de certains avantages fiscaux pour financer une partie de son activité.
Malgré son titre ronflant, l’IPMed n’envisageait son activité qu’entre
Tout s’accélère. Se greffant sur la fuite en avant sarkozyenne,
La montagne accouche d’une souris. On griffonne des projets faramineux sur des coins de table sans aucune réflexion préalable sur les problèmes politiques de la région et ses besoins économiques.
Avant toute chose, le tandem Le Roy-Guigou pousse trois projets :
