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Mardi 05 Décembre 2006

                                           Mémoire d’outre tombe..

 

 

    Il y a  514 ans,les Arabes étaient expulsés d’Andalousie..

 

 

 

 

Au nom de Dieu le Clément,le Miséricordieux !

 

 

Je m’appelle Redouane Thabet El Aouel,fils de Kheira Bent Ahmed et de mohamed El Mansour,que Dieu les agrées en son vaste paradis .Je voudrais avant de vous raconter l’épisode douloureux et tragique que fut,pour moi et toute ma famille,la chute de Grenade,commencer par la citation d’un passage de mon maître en poésie Abu Muhamed Ali Ibn Hazm el Andalousi ,qui écrivait dans son étincelant recueil Tawq el hamama,le collier de la colombe,ce qui suit : »A considérer la durée de ce monde,on la voit limitée au présent qui n’est que le point qui sépare deux infinis de temps. Le passé et l’avenir sont aussi inexistants que s’ils n’étaient pas. « Quelle infinie sagesse.. !

 

 

   Ce 2 janvier 1492,je quittais Grenade avec,pour seul souvenir , la clé de notre maison que je laisserai en héritage à mes enfants, en leur demandant de la laisser aux leurs, afin que,de père en fils,le souvenir de cette journée, soit une preuve tangible, entre les mains de mes descendants. C’était donc le deuxième jour de l’année chrétienne de l’an 1492,comme je l’indiquais précédemment,et je faisais partie de l’escorte rapprochée de Ibn Abd Allah Mohamed, le onzième connu chez les chrétiens sous le nom de Boabdil,celui que le sort avait désigné pour être le dernier des Abencerages,les Banu Saraj. Ce jour,froid et lumineux,il devait,au bas de Grenade la magnifique,remettre les clés de la cité aux Rois catholiques,Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon,qui,après dix ans de siége au bas des murs de l’Alhambra,voyaient leur peine récompensée.

 

C’était là,un événement d’importance qui tenait les capitales du monde éveillée. Après huit siècles de présence,les musulmans quittaient l’Andalousie et Taraq Ibn Zyad devait se retourner dans sa tombe,lui,qui à la tête de 7000 cavaliers,tailla en pièces l’armée du roi Rodrigue forte de 100.000 hommes avant de fondre tel un aigle sur Tolède,Saragosse,Léon et Astroga,ceci en l’an 711.Cet homme avait eu une seule phrase pour son armée de fiers combattants,qui avaient afflué,après leur conversion,des montagnes farouches. Il leur avait dit,après avoir brûlé ses vaisseaux : « La mer est derrière vous,l’ennemi devant vous,ou –comptez-vous fuir ? » Il est ainsi des formules qui décident des sorts des peuples et du destin du monde. Cette même année 1492,je devais le savoir à Tlemcen,ou le destin m’enjoignit de m’établir. Le 17 avril plus exactement,quelques mois à peine,après la prise de Grenade,et ses environs immédiats,les Rois catholiques,Isabelle de castille et Ferdinand d’Aragon,signaient »Les capitulations de Santa Fé »,texte par lequel était approuvé le projet de Christophe Colomb de partir à la découverte des Amériques. Les symboles sont faits,enseignait mon maître Abu El Walid Mohammed Ibn Rochd,pour que l’imagination les anime.

 

C’est du moins ce qu’ont transcrit ces élèves quand le cadi de Séville médusait ses auditeurs par son érudition à sa science et sa sagacité. Cette année 1492,voyait la civilisation musulmane détrônée et consacrait en même temps avec la découverte des territoires au-delà des mers,les Amériques,le début de l’ascension de l’Occident. Cette année-là,en Andalousie s’étaient produits trois événements majeurs. Je viens d’en citer deux,le troisième a son importance. Le 31 mars,soit trois mois à peine l’expulsion des musulmans,un décret royal était signé qui ordonnait l’expulsion de tous les juifs qui n’acceptaient pas d’être « conversos »comme disaient les Espagnols,c'est-à-dire ceux qui refusaient le baptême chrétien,demeurent fidèle à la fois hébraïque et la loi de Moise. Un délai de quatre mois leur était accordé avant de quitter les terres de la chrétienté,le temps nécessaire pour régler leurs dernières affaires. Ces expulsions de juifs ,complétaient celles d’Angleterre en 1290,de France en1394.Les chiffres que j’avance maintenant sont de source sure,puisque relevés sur les registres des rôles et ceux de la capitation .Le nombre total de musulmans expulsés avoisine de très prés des 3 millions,celui des juifs,les 700.000.

 

 Ces trois événements que je viens de citer bouleverseront le monde, mais aujourd’hui,peu se doutent encore de leur importance. Sans tomber dans la satisfaction béate des faits,je voudrais indiquer qu’en Andalousie ,trois religions,celles du livre,ont cohabité sans problèmes et sans que jamais des drames viennent obscurcir un heureux voisinage L’excellence de la sagesse des premiers souverains sur cette terre fertile, a permis cela. Ceux qui embrassaient l’Islam avaient tous les avantages,ceux qui refusaient,étaient soumis à l’impôt de la djezia et c’est ainsi,que ,sous la même langue,s’établit une civilisation qui n’a eu d’égal ,de part le monde,qu’à la cour de Haroun El Rachid .Pour donner une idée de ce qu’elle fut ,sachez que pour suivre les cours que donnait le prince des médecins Ibn Rochd,des étudiants suédois venus d’Uppsala la lointaine,ainsi que de Toulouse la toute proche,rejoignait par centaines l’université ou enseignait le maître. Ils s’astreignaient à une année de langue,afin de pouvoir suivre des cours, de celui qu’ils appelaient entre eux Averroès.

 

Un jour,alors qu’il enseignait et qu’il déclamait à voix haute,à Cordoue,les fragments épars de ce qui devait devenir Tahafut al Tahafut,incohérence de l’incohérence,un étudiant venu du royaume des Francs lui posa cette question,espérant par là le mettre dans l’embarras. C’était en 1146 comme l’attestent les chroniqueurs qui Consignaient à la lettre ses paroles : Maître,croyez vous que la puissance d’ Al Andalous doive exister de tous les temps ? »Ibn Rochd,répondit immédiatement,d’une phrase qui fut gravée plus tard sur le marbre,à l’entrée de la salle ou il enseignait : »Tout ce qui est vivant meurt ».Je ne sais pourquoi ,mais j’ai un faible tout particulier pour cette sentence. Elle me semble une ligne droite,le chemin le plus court ,quand on cherche sa route et que la pensée s’évade hors des chemins reconnus,de la raison. C’est aussi cette phrase qui me revint ce jour,deuxième de ce mois de janvier1492 quand la mère de Boabdil,Aicha ez Zegri, apostropha son fils qui pleurait à chaudes larmes,le royaume ,qu’il venait de perdre. C’était sur la dernière colline,avant que Grenade ne se dérobe à la vue Boabdil,dressé sur ses étriers,se cachait la face et hoquetait à gros sanglots. Sa mère l’humilia devant une assistance contrite et acheva son malheur : « Tu pleures comme une femme un royaume que tu n’as pas su défendre comme un homme ».Ce qu’il laissait derrière lui,c’était Grenade et ses palais,celui de l’Alhambra et ses jardin .De 756,date de sa fondation par l’armée arabe à 1492,jour de sa perte,il s’était écoulé plus de sept siècles de bonheur. On dit même, que Dieu  me pardonne,de me faire le rapporteur de pareilles vilenies,que ses habitants qui avaient mérités le paradis refusaient d’y entrer, car en tous points, Grenade lui était supérieur. Je pourrais ici parler longuement des trésors d’architectures de l’Andalousie,de ces marbres,ses fontaines,ses jardins ou jamais,les rayons du soleil n’atteignaient le sol,de ces ruisseaux qui couraient y compris à l’intérieur des maisons,des commodités que la ville offrait aux visiteurs ébahis qui,venus des rudes contrées du Nord découvraient avec stupéfaction,le tout à l’égout dans une ville qui,sous les soins jaloux du caïd el Bassatine devait embaumer des parfums de toutes les fleurs se la terre. Je pourrais aussi rapporter comment les musiciens jouaient du quart de ton pour faire pâmer ces demoiselles de bonne famille et comment les rues,la nuit,étaient éclairées comme en plein jour,grâce à un système d’illumination unique au monde. Je pourrais aussi parler de la rapidité avec laquelle les coursiers acheminaient le courrier entre les villes d’Al Andalous et comment l’art de l’irrigation permettait de dispenser la quantité d’eau nécessaire,pas une goutte de trop,aux terres autrefois stériles car brûlées par le soleil. Je pourrais encore décliner les poèmes écrits au rythme de l’eau qui chantent dans les vasques et parler des tissus et des parfums d’Orient que même les filles des familles modestes pouvaient s’offrir.

 

   Maintenant encore,je cherche les causes de la chute de ma ville natale. Un historien de mes amis explique que c’est en raison des dissensions des villes du royaume qui se faisaient la guerre,nourrissant et enflant des querelles fratricides, que les Espagnols guettaient,achevant,ville après ville, la Reconquista.

 

 Si les Andalous avaient été unis,s’ils avaient combattu l’ennemi comme un seul homme,s’ils s’étaient donnés la peine de convertir à l’islam des populations qui étaient à leur merci,ils auraient pu, s’opposer à la religion de combat,que les rois catholiques attisaient contre leurs ennemis arabes. Mais voilà,nous étions trop civilisés, pour contraindre les gens,trop tolérants pour ne pas penser que la liberté, est le premier principe de gouvernement,trop instruits pour répandre l’ignorance.

 

Tout cela est vrai et d’autres choses plus encore mais,grâce soit rendue à mon maître Ibn Rochd,c’est la raison qui fournit encore les meilleures explications. Grenade ressemblait à un beau fruit,il avait trop mûri,il avait fini par tomber.

 

 

Fait à Tlemcen,trois mois après la catastrophe .Pour servir,  le moment venu.

 

                                                         R.T.el-aouel

 

                                                                                                        

 

 

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