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Mercredi 10 Mai 2006

 

                     La galère

 

 

        Bodanga eut beau se creuser la tête,il n’arriva pas trouver une réponse plausible aux questions qui lui taraudait l’esprit depuis sa capture, il y a bien longtemps. La blessure du pied droit, engendrée par les fers ,qui commençait à s’infecter , lui faisait moins mal que les mauvais souvenirs qui le harcelaient, jusqu’à l’abrutissement. Qui ? Pourquoi ? Comment ? fut il kidnappé et vendu ?A chaque fois qu’il se posait ces questions ,une phrase du brave et jovial  Soulimane, qui ramait à sa droite, lui revenait à l’esprit « Frère de mes peines et ennemis de ma liberté ! »Galérien comme lui, Soulimane, perdant son sang froid,avait sauté à la gorge du garde,un noir comme lui, mais sans chaînes. Ce dernier était chargé de faire accélérer la cadence des rameurs, à coup de cravache , au rythme du tambour, en temps trop calme,quand les voiles ne servent à rien,en l’absence des alizés. Cette révolte individuelle, lui coûta la vie. Après avoir été roué de coups,inanimé ,il fut jeté dans un coin du fond de cale, sombre domaines des innombrables rats, locataires permanents, de l’embarcation. Cet incident provoqua la colère du capitaine, au point de sanctionner de 20 coups de fouet, son sbire à la cravache,.Il prononça cette sentence ,devant les galériens, dans l’espoir d’apaisement, empêchant une éventuelle mutinerie désastreuse,à un moment ou la mer était désespérément plate, sans la moindre brise à l’horizon. Le clin d’œil furtif et complice du capitaine n’empêcha pas le larbin d’afficher un visage effarouché,sans pour autant s’inquiéter .Comme en de nombreuses autres circonstances,il savait que cette menace  n’allait pas être suivie d’effets.

 

   Soulimane était doté d’une superbe dentition et d’une musculature impressionnante,critères très prisés sur le marché aux esclaves .Ce n’est pas pour les précieuses pièces d’or qu’il valait,qu’on le laisserait propager la graine de sédition de ceux que le commandant de bord considérait comme un ‘cheptel.’. Les profondes blessures du rebelles, compliquèrent son état  de santé .Celle ci fut aggravée par une très  forte fièvre. La crainte d’une éventuelle épidémie,qui s’ajouterait à l’apparition de symptômes de scorbut, constatés chez quelques matelots, obligea le capitaine, à se débarrasser de ce captif devenu encombrant, en le  faisant larguer  par-dessus bord.

Avant cette macabre opération,  le patron prit d’abord soins de faire monter sur le pont ,le plus vieux des galériens, sachant qu’en suite ,celui-ci, relaterait en détail , à ses congénères,comment, dans une mer rougie par le sang, les grouillants requins s’étaient disputés des lambeaux de chair de Soulimane.

   Au yeux du chef blanc,la perte d’un si précieux esclave, servirait au moins d’exemple en guise de compensation , par l’effet de dissuasion, en décourageant d’éventuelles candidats à  la récidive..

 

   L’histoire de Soulimane fit frissonner l’ensemble des captifs, terrorisés, à l’idée d’être jetés en pâture, aux squales de l’Océan. Le prévôt à la cravache, qui régnait en maître, dans la cale, le leurs rappelait , en chaque occasion. L’intimidation fut efficace. Elle n’empêcha pas,pour autant, le souvenir du Martyr qui, avec le temps, se transforma en symbole légendaire  de la liberté, de  se graver dans la mémoire des victimes,  Soulimane devint un héros mythique  représentant un point de lumière vive, éclatante,émergeant du fond des ténèbres.,une lumière sublimée, synonyme d’espoir

 

 Batard -c’est ainsi qu’on appelait, le prévôt, parce qu’on lui attribuait du sang blanc dans les veine, à cause de la couleur légèrement claire, de sa peau,dont il n était pas peu fiers- grondait ceux, parmi les noirs, à qui, il arrivait de soupirer, par nostalgie,en leur rappelant qu’il devraient s’estimer heureux ,du fait de manger à leur faim et beaucoup mieux, que ceux que les blancs venaient d’acheter à Gorée ,une île des cotes africaines et que l’on acheminait vers le marchés d’esclaves, aux antilles. Imbu d’un sentiment de suffisance,Batard n’hésitait pas à traiter parfois ses frères de couleur, de ‘sales nègres !’.

 

   Ce n’est pas par bonté,que les galériens jouissaient de cette faveur Une bonne alimentation s’imposait ,pour ceux qui avaient besoin de toute leur force, pour accélérer la vitesse du navire, afin d’arriver à bon port, à la veille de la campagne de la canne à sucre. et la culture du coton.

  

   Bodanga était  le plus jeune de tous. Il remplaça un autre galérien, devenu trop âgé pour cette dure corvée et qui fut  vendu, pour pas cher, à un manufacturier portugais, pour des taches domestiques, moins exigeantes.

   Une rumeur  colportée par chuchotement affirmait qu’un important groupe d’ esclaves réussit à s’évader, pour se réfugier dans la foret dense  des montagnes avoisinantes d’une presque ils, du nouveau monde. Plusieurs fuyards auraient été repris et cruellement punis. Ceux que l’on considéra comme des meneurs, furent exécutés sur le champs, sans autre forme de procès. Leur cadavres furent ramenés et exposés sur la place publique..

 

    Par superstition ,on prétendit que ceux qui atteignirent la foret sains et saufs,avaient été protégés par  la lumière de Soulimane. Un des rameurs , qui se disait marabout ,attribua le succès des fugitifs, à Dieu, qui les aida ,parce que de la haut ,dit il, il nous observe et il n’aime pas l’injustice.. Cette affirmation parut séduisante à Bodanga , convaincante au point de lui faire croire aux miracles. Il imagina, non sans un  plaisir sadique, une métamorphose soudaine ,transformant  ces blancs, en troupeaux de cochons, poursuivis par une meute d’hyènes aux crocs acérés et monstrueusement féroces.. Du coup,l’animiste converti se mit à admirer et  adorer  ce Dieu si fort,capable de le protéger .A cette idée,la lumière de Soulimane brilla dans son esprit ,d’un éclat particulier.

 

         Alors  que,mains jointes et d’une voix audible, il implorait l’aide de ce Dieu vengeur et tout puissant, son voisin lui chuchota: «  Aide toi,le ciel t’aidera. .Le créateur n’est pour rien, dans ce qui nous arrive. Si reproche il y a , c’est d’abord à nous même et à nos chefs  ,qu’il faut l’adresser, parce que nous sommes responsables, de ce qui nous arrive.. » Cette réflexion déçut le jeune Bodanga, mais il ne tint pas rigueur à Crapo qui lui parut  un instant ,comme un briseur de rêves. Nul ne sait qui l’a baptisé ainsi.Ca devait être le nom par lequel, il fut inscrit sur le registre de bord, par le capitaine .Un nom probablement suggéré  par sa corpulence .Il était trapu et de petite taille.. Crapo était taciturne. Quand il prenait la parole ,ce n’était  pas ‘pour ne rien’ dire.’. .Les observations du petit homme , incitait toujours à la méditation .C’est peut-être , la raison qui explique le courroux du Marabout qui voyait en lui , un rival potentiel , en matière d’influence, sur le groupe de galériens .Intéressé par les arguments, mais non satisfait,Bodanga demanda  à crapo,de plus amples explications. :

 

-Pourquoi nos chefs ?Pourquoi moi ?Nous n’avons rien fait !

- Justement.. C’est parce que nous ne faisons rien, alors que les blancs font beaucoup ,qu’ils sont les maîtres et nous leurs esclaves.

- Qu’est qu’ils ont de plus que nous,la couleur de la peau ?

-La couleur de peau n’à rien à y voir .Eux, exploitent quelque chose qui est encore en friche chez nous ; l’intelligence.

-Que faut il faire, pour être intelligent ?

- Nous sommes aussi intelligent . Depuis des siècles,ces blancs  développent la leur par le travail et la recherche .Ils la cultivent comme un baobab bien entretenu ,alors que chez nous,l’intelligence abondonnée est aussi malingre que le roseau d’un lac asséché, juste bonne pour des petites ruses de guerre, servant à nous entretuer,  lors de razzias fratricides.

-Le marabout à dit que dans  le coran,il y a tout ce qu’il faut faire  et ne pas faire,dans la vie..

-Dieu a dit,’ aides toi le ciel t’aidera’ . la première leçon qu’enseigne le coran c’est :  Ikraa  (Instruits toi..) Regarde tous ces gens réduits à l’esclavage. Aucun d’eux ne sait lire..

-Le marabout est instruit. Il sait lire et même écrire.

-Il sait lire le coran ou écrire des amulettes, sans rien y comprendre.. alors qu’il faut aussi savoir compter : un plus un ça fait deux,savoir fabriquer des machines à cracher le feu.. qu’ils appellent des canons ou des fusils..

-On peut acheter ces choses .La tribut des makrotines en ont acquis en les échangeant contre de l’ivoire.

-Je connais cette histoire .Si les blancs ont vendu ces armes aux makrotines  c‘est pour qu’ils combattent une tribut rivale qui refusait l’occupation des blancs venus coloniser leur terre ,en chassant les autochtones de chez eux. Quand ils ont vu que les makrotines ‘s’étaient rendu compte de leur erreur, en se réconciliant avec  leurs frères et voisins,les blancs cessèrent immédiatement  de leur fournir la poudre, sans laquelle ces engins ,ne servent à rien..

-Ils n’ont qu’à en fabriquer !

-Pour cela,il faut s’instruire, non seulement pour lire et psalmodier le coran, mais pour apprendre comment couler le fer et le bronze ou bien fabriquer cette poudre meurtrière, gage de notre sécurité. On appelle cela la science. et la technologie.

-Comment apprendre,nous n’avons pas de maîtres qui connaissent les secrets de la connaissance ?

-Si les habitants de ton village n’ont pas le feu,ne cherche pas à passer des jours à frotter une pierre contre l’autre, pour obtenir une étincelle, alors que c’est si simple de prendre un bâton et aller en plonger le bout dans le feu du village voisin..

- Et si le voisin méchant , refuse de me laisser faire ?

-Dans ce cas, ton intelligence, te commande de la souplesse, pour gagner sa confiance et apprendre comment il obtint la flamme.. Dans mon village,pris en charge par des missionnaires chrétiens pour s’instruire,le fils du roi, a passé dix ans au pays des blancs, pour étudier. On croyait qu’il allait devenir un grand savant. A son retour,tout ce qu’il a ramené,c’est des bouteilles de wihsky et la maladie  des poumons....

-Les blancs l’ont fait exprès ?

- Mais non !Parmi les blancs c’est comme chez nous, il y a des bons et des mauvais,des généreux et des radins. Le métier,le savoir- faire ,il faut les acquérir,même si au départ ,il faut les voler pour ensuite, les améliorer..

  Alors que Bodanga écoutait Crapo avec la plus grande attention,le marabout lui lança un regard réprobateur ;,celui des mauvais jours .Pendant que le petit homme regagnait sa paillasse,le prédicateur apostropha Bodanga parce , qu’il n’avait pas fait sa prière. Selon lui,Dieu les à tous puni à cause du manque de ferveur .Inutile de le nier insista t il :lui ;il voit  dans les cœurs. .Dieu est bon Il sait ce qu’il fait. S’il nous a puni en nous mettant à la merci de ces blancs, ,c’est pour nous éprouver…

  Bodanga s’excusa .Déterminé à voir les blancs transformés en cochons, poursuivis par des hyènes féroces , il promit  au marabout de prier matin et soir, afin que ses vœux soient exhaussés.

 

    Après le repas il fallait dormir,car les mouvements du navire et les grincement de la coque,laissaient prévoir un dur labeur, pour le lendemain . Il fallait être d’attaque afin d’éviter les coups de cravache du bâtard.

  Certains galériens se souhaitaient ‘bonne nuit,’alors qu’ils avaient complètement perdu la notion du temps. A cause de l’enfermement prolongé un grand nombre d’entre eux ne distinguaient plus le  jours de la nuit. Ils ne sentaient même plus la puanteur qui se dégageait de cette cale- prison  dans laquelle, ils semblaient condamnés à finir leur vie, sans perspective aucune, si ce n’est la lumière imaginaire  de Soulimane, à laquelle ils s’accrochaient comme à une bouée de sauvetage. Le marabout les protégeait du désespoir, en  leur affirmant que Dieu existe et qu’il veillait sur eux. Pour avoir émis des doutes sur cette existence , un des leurs, faillit être lynché par ses compagnons.

   Dans le silence,lorsque tout le monde dort,les captifs peuvent entendre le va et viens  des matelots s’amusant avec de jeunes esclaves à peine pubères qui riaient aux éclats. L’homme de religion, promit l’enfer pour ces pécheresses .Pour ce qui est des hommes adultères,certains les condamnaient,d’autres plus résignés, les enviaient…

                                                                 Mohamed Aabdiou

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