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Dimanche 30 Septembre 2007

Le lobby israélien

 

 

 

Par John Mearsheimer Et Stephen Walt :

 

- John Mearsheimer Est Professeur Emérite R. Wendell Harrison De Sciences Politiques A L’université De Chicago Et Est L’auteur De «The Tragedy Of Great Power Politics».

 

- Stephen Walt Est Professeur Emérite Des Relations Internationales A La Kennedy School Of Government d’Harvard. Son Plus Récent Livre S’intitule «Taming American Power: The Global Response To US Primacy».

 

 

 

4e Partie

 

 

 

Les leaders israéliens furent profondément affligés quand Bush a décidé de demander l’autorisation du Conseil de sécurité pour la guerre, et furent encore plus inquiets quand Saddam a accepté de laisser entrer des inspecteurs de l’ONU. «La campagne contre Saddam Hussein est un must», a déclaré Shimon Peres aux journalistes en septembre 2002. «Les inspections et les inspecteurs sont bons pour les gens honorables, mais les gens malhonnêtes peuvent surmonter facilement des inspections et des inspecteurs». Au même moment, Ehud Barak écrivait un éditorial dans le New York Times avertissant que «le plus grand risque se situe maintenant dans l’inaction». Son prédécesseur en tant que Premier ministre, Binyamin Netanyahu, publiait un article semblable dans le Wall Street Journal, intitulé «La question du renversement de Saddam». «Aujourd’hui il n’y a rien d’autre à faire que de démanteler son régime», déclarait-il. «Je crois pouvoir parler pour la majorité écrasante des Israéliens en soutenant une frappe préventive contre le régime de Saddam». Ou comme Ha’aretz l’a rapporté en février 2003, «Le leadership militaire et politique aspire à une guerre en Irak».

 

Comme l’a suggéré Netanyahu, pourtant le désir d’une guerre n’était pas limité aux leaders israéliens. Indépendamment du Koweït, que Saddam avait envahi en 1990, Israël était le seul pays au monde où les politiciens et le public étaient en faveur de la guerre. Comme l’observait à l’époque le journaliste Gideon Levy, «Israël est le seul pays en Occident dont les responsables soutiennent la guerre sans réserve et où aucune opinion alternative n’est exprimée».

 

En fait, les Israéliens étaient tellement va-t-en-guerre que leurs alliés en Amérique leur ont demandé de réduire leur rhétorique, ou cela serait vu comme si la guerre était engagée au nom d’Israël. Aux Etats-Unis, la principale force motrice derrière la guerre était une petite bande de néo-conservateurs, dont beaucoup avaient des liens avec le Likoud. Mais les chefs des principales organisations du lobby prêtaient leurs voix à la campagne. «Alors que le Président Bush essayait de vendre... la guerre en Irak», rapportait The Forward, «les plus importantes organisations juives d’Amérique se sont rassemblées pour ne faire qu’un et le défendre. Déclaration après déclaration, les chefs de la communauté ont souligné la nécessité de débarrasser le monde de Saddam Hussein et de ses armes de destruction massive». L’éditorial continue en disant que «L’inquiétude pour la sécurité d’Israël a été un facteur légitime dans les discussions des principaux groupes juifs». Bien que les néo-conservateurs et d’autres leaders du lobby aient été désireux d’envahir l’Irak, la plus large communauté juive américaine ne l’était pas. Juste après que la guerre a commencé, Samuel Freedman a signalé que «une compilation des sondages d’opinion dans tout le pays effectué par le Pew Research Center montre que les juifs sont moins enclins à soutenir la guerre contre l’Irak que la population dans son ensemble, 52% contre 62%». En clair, il serait erroné de blâmer la guerre en Irak sur «l’influence juive». Par contre, c’était en grande partie dû à l’influence du lobby, et en particulier à celle des néo-conservateurs qui en font partie. Les néo-conservateurs étaient déterminés à renverser Saddam même avant que Bush soit élu président. Ils ont causé une agitation, début 1998, en publiant deux lettres ouvertes à Clinton, demandant le renversement de Saddam du pouvoir. Les signataires, dont beaucoup avaient des liens étroits avec les groupes pro-israéliens comme le JINSA ou WINEP, et qui incluaient Elliot Abrams, John Bolton, Douglas Feith, William Kristol, Bernard Lewis, Donald Rumsfeld, Richard Perle et Paul Wolfowitz, avaient quelques problèmes à persuader l’Administration Clinton d’adopter l’objectif général d’évincer Saddam. Mais ils ne pouvaient pas vendre une guerre pour atteindre cet objectif. Ils ne furent pas non plus capables de générer l’enthousiasme pour envahir l’Irak pendant les premiers mois de l’Administration Bush. Ils avaient besoin d’aide pour atteindre leur but. Cette aide est arrivée avec le 11 septembre. Précisément, les événements de ce jour-là ont mené Bush et Cheney à changer de direction et à devenir de forts partisans d’une guerre préventive. Lors d’une réunion clé avec Bush à Camp David le 15 septembre, Wolfowitz a préconisé d’attaquer l’Irak avant l’Afghanistan, quoi qu’il n’y ait eu aucune preuve que Saddam était impliqué dans les attaques contre les Etats-Unis et que l’on savait que Ben Laden était en Afghanistan. Bush a rejeté son conseil et a choisi d’aller attaquer l’Afghanistan, mais la guerre avec l’Irak était maintenant envisagée comme une possibilité sérieuse et le 21 novembre le président a chargé les planificateurs militaires de développer des plans concrets pour une invasion.

 

D’autres néo-conservateurs étaient pendant ce temps au travail dans les couloirs du pouvoir. Nous n’avons pas encore l’histoire complète, mais des professeurs comme Bernard Lewis de Princeton et Fouad Ajami de Johns Hopkins auraient joué des rôles importants en persuadant Cheney que la guerre était la meilleure option, cependant des néo-conservateurs de son équipe - Eric Edelman, John Hannah et Scooter Libby, le chef d’état-major de Cheney et l’un des individus les plus puissants dans l’administration - ont également joué leur rôle. Début 2002, Cheney avait persuadé Bush; et avec Bush et Cheney à bord, la guerre était inévitable. A l’extérieur de l’administration, des experts néo-conservateurs n’avaient pas perdu de temps à rendre l’invasion de l’Irak une chose essentielle pour gagner la guerre contre le terrorisme. Leurs efforts étaient conçus en partie pour maintenir la pression sur Bush, et pour triompher en partie d’une opposition à la guerre à l’intérieur et à l’extérieur du gouvernement.

 

Le 20 septembre, un groupe de proéminents néo-conservateurs et leurs alliés ont publié une autre lettre ouverte: «Même si aucune preuve ne lie directement l’Irak à l’attaque», dit-elle, «Toute stratégie visant l’extirpation du terrorisme et ses commanditaires doit inclure un effort déterminé pour renverser Saddam Hussein du pouvoir en Irak». La lettre rappelait également à Bush que «Israël était et restait l’allié le plus sûr de l’Amérique contre le terrorisme international».

 

Dans la parution du 1er octobre du Weekly Standard, Robert Kagan et William Kristol demandaient un changement de régime en Irak dès que les Talibans seraient battus. Le même jour, Charles Krauthammer arguait dans le Washington Post que lorsque les Etats-Unis auraient terminé la guerre en Afghanistan, la Syrie devrait être le prochain, suivie de l’Iran et de l’Irak: «La guerre contre le terrorisme se conclura à Bagdad, quand nous achèverons le régime terroriste le plus dangereux au monde». C’était le début d’une campagne de relations publiques implacable pour gagner le soutien d’une invasion de l’Irak, dont une partie cruciale était la manipulation des renseignements de façon à faire croire que Saddam constituait une menace imminente. Par exemple, Libby a fait pression sur les analystes de la CIA pour qu’ils trouvent des preuves pour la guerre et a aidé à préparer le briefing maintenant critiqué de Colin Powell au Conseil de Sécurité de l’ONU.

 

Au Pentagone, le Policy Counter Terrorism Evaluation Group était chargé de trouver des liens entre Al-Qaïda et l’Irak que les renseignements avaient soi-disant ratés. Ses deux principaux membres étaient David Wurmser, un néo-conservateur de la ligne dure, et Michael Maloof, un Libano-Américain très lié à Perle. Un autre groupe du Pentagone, le soi-disant Bureau des Projets Spéciaux, avait pour tâche de découvrir des preuves qui pourraient être utilisées pour vendre la guerre. Il était dirigé par Abram Shulsky, un néo-conservateur avec des liens de longue date avec Wolfowitz, et ses rangs incluaient des recrues des think tanks pro-israéliens. Ces deux organisations avaient été créées après le 11 septembre et rendaient des comptes directement à Douglas Feith. Comme pratiquement tous les néo-conservateurs, Feith est profondément dévoué à Israël; il a également des liens avec le Likoud depuis longtemps. Il a écrit des articles dans les années 90 soutenant les colonies et arguant qu’Israël devrait conserver les Territoires occupés. Plus important, avec Perle et Wurmser, il a écrit le rapport célèbre «Clean Break» en juin 1996 pour Netanyahu, qui venait juste d’être élu Premier ministre. Entre autres, il a recommandé que Netanyahu «se concentre sur le renversement de Saddam Hussein du pouvoir en Irak - un important objectif stratégique israélien». Il demandait également qu’Israël prenne des mesures pour réorganiser l’ensemble du Moyen-Orient.

 

Netanyahu n’a pas suivi leur conseil, mais Feith, Perle et Wurmser encouragèrent bientôt l’administration Bush à poursuivre ces mêmes objectifs. Le chroniqueur Akiva Eldar du Ha’aretz a averti que Feith et Perle «marchent sur une ligne mince entre leur loyauté aux gouvernements américains... et les intérêts israéliens». Wolfowitz est également dévoué à Israël. The Forward l’a un jour décrit comme «la voix pro-israélienne la plus ‘faucon’ de l’Administration», et, en 2002, l’a choisi 1er parmi les 50 notables qui «ont consciemment poursuivi l’activisme juif». A peu près au même moment, le JINSA donnait à Wolfowitz son Henry M. Jackson Distinguished Service Award pour avoir favorisé un fort partenariat entre Israël et les Etats-Unis; et le Jérusalem Post, en le décrivant comme «fortement pro-israélien», l’a élu «homme de l’année» en 2003. En conclusion, un mot bref sur le soutien d’avant-guerre des néo-conservateurs à Ahmed Chalabi, l’exilé irakien sans scrupules qui dirige le Congrès national irakien (INC).

 

Ils ont soutenu Chalabi parce qu’il avait établi des liens étroits avec les groupes juifs américains et s’était engagé à favoriser de bonnes relations avec Israël quand il serait au pouvoir. C’était précisément ce que les partisans pro-israéliens du changement de régime voulaient entendre. Matthew Berger a présenté le contexte de l’histoire dans un journal juif: «L’INC voyait l’amélioration des relations comme un moyen d’utiliser l’influence juive à Washington et à Jérusalem et d’obtenir un soutien accru à sa cause. Pour leur part, les groupes juifs voyaient une occasion de préparer le terrain pour de meilleures relations entre Israël et l’Irak, si et quand l’INC serait impliqué dans le remplacement du régime de Saddam Hussein».

 

Etant donné la dévotion des néo-conservateurs à Israël, leur obsession de l’Irak, et leur influence dans l’administration Bush, il n’est pas étonnant que beaucoup d’Américains aient suspecté que la guerre ait été conçue pour favoriser les intérêts israéliens. En mars dernier, Barry Jacobs de l’American Jewish Committee a reconnu que la croyance qu’Israël et les néo-conservateurs avaient conspiré pour faire entrer en guerre les Etats-Unis contre l’Irak était «dominante» parmi les services de renseignements. Pourtant peu de gens le diraient publiquement, et la plupart de ceux qui l’ont fait - comme le sénateur Ernest Hollings et le représentant James Moran - ont été condamnés pour avoir soulevé la question. Fin 2002, Michael Kinsley a écrit que «le manque de débat public au sujet du rôle d’Israël... c’est l’éléphant proverbial dans la pièce». La raison de l’hésitation à en parler, a-t-il observé, était la crainte d’être traité d’un antisémite. Il y a peu de doute qu’Israël et le lobby furent les principaux facteurs dans la décision à partir en guerre. C’est une décision que les Etats-Unis auraient probablement été loin de prendre sans leurs efforts. Et la guerre elle-même était prévue pour être seulement la première étape. Un titre en première page du Wall Street Journal peu de temps après que la guerre a commencé dit tout; «Le rêve du Président: Non seulement changer un régime mais une région; une zone pro-américaine, démocratique est un objectif qui a des racines israéliennes et néo-conservatrices».

 

Les Forces pro-israéliennes sont depuis longtemps intéressées par l’implication plus directe des militaires américains au Moyen-Orient. Mais elles avaient un succès limité pendant la guerre froide, parce que l’Amérique agissait en tant que «balancier off-shore» dans la région. La plupart des forces désignées pour le Moyen-Orient, comme la Force de déploiement rapide, ont été maintenues «au-dessus de l’horizon» et hors de toute atteinte. L’idée était que les puissances locales se neutralisent les unes contre les autres — ce qui est pourquoi l’Administration Reagan a soutenu Saddam contre l’Iran révolutionnaire pendant la guerre entre l’Iran et Irak - afin de maintenir un équilibre favorable aux Etats-Unis. Cette politique a changé après la première guerre du Golfe, quand l’Administration Clinton a adopté une stratégie «de double retenue». Des forces américaines substantielles seraient postées dans la région afin de contenir l’Iran et l’Irak, au lieu d’en utiliser une pour maîtriser l’autre. Le père de la double retenue n’était autre que Martin Indyk, qui a, pour la première fois, esquissé la stratégie en mai 1993 au WINEP et l’a ensuite mise en application en tant que Directeur pour les Affaires du Proche-Orient et sud-asiatiques au Conseil de sécurité nationale. Au milieu des années 90, il y avait un mécontentement considérable en ce qui concerne la double retenue, parce qu’elle avait transformé les Etats-Unis en ennemi mortel de deux pays qui se détestaient, et forçait Washington à porter le fardeau de les contenir tous les deux. Mais c’était une stratégie que le lobby favorisait et travaillait activement au Congrès pour qu’elle soit conservée. Poussé par l’AIPAC et d’autres forces pro-israéliennes, Clinton a durci la politique au printemps 1995 en imposant un embargo économique sur l’Iran. Mais l’AIPAC et les autres voulaient plus. Le résultat fut une loi sur des sanctions contre l’Iran et la Libye en 1996 qui imposait des sanctions à toutes les compagnies étrangères qui investissaient plus de 40 millions de dollars pour développer les ressources de pétrole en Iran ou en Libye. Comme Ze’ev Schiff, le correspondant militaire de Ha’aretz, le remarquait à l’époque, «Israël est un élément minuscule dans le grand complot, mais on ne devrait pas conclure qu’il ne peut pas influencer ceux qui sont à la tête».

 

 

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