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Vendredi 03 Août 2007

‘Sans liberté de blamer,point d’éloge flateur..   (Figaro)

 

 

Belaid Abdesselam vide son sac..

 

 

                       (EXTRAIT)

 

 

« …Un jour de janvier 1993, le samedi 2 plus exactement, en arrivant à mon bureau

 

je prends connaissance du contenu du quotidien « El-Watan » étalant, sur toute la largeur de sa première page, l’annonce de la mort de cinq gendarmes près de Laghouat. J’en fus doublement indigné, d’abord, parce que nous avions convenu, notamment avec les responsables de la presse, de ne pas donner une publicité excessive aux attentats des

 

terroristes ,dont l’un des objectifs était précisément de frapper l’opinion et de donner une répercussion considérable à leurs actes ; ensuite, je trouvais scandaleux qu’un journal, qui se prétendait sérieux, exploitât à des fins commerciales un drame engendré par les agressions terroristes. J’ignorais, alors, certaines motivations occultes, qui pouvaient expliquer la publicité donnée à cette affaire.

 

En même temps que je prenais connaissance du contenu du journal El-Watan,

 

j’avais appris que le directeur de ce quotidien ainsi que quelques-uns de ses collaborateurs

 

journalistes avaient été interpellés et appréhendés, très tôt dans la matinée, par la gendarmerie,qui leur reprochait d’avoir saboté son enquête sur l’attentat de Laghouat en divulguant prématurément la nouvelle de cet attentat. Nous étions sous le régime de l’état d’urgence,dans une situation interne marquée par les répercussions des attentats terroristes. Je pris immédiatement la décision de faire suspendre « sine die » la parution du journal « El-Watan ».

 

Par la suite, au bout de quelques jours, à la suite de certaines interventions,

 

notamment celle du Général NEZZAR qui m’avait assuré qu’il avait fait des remontrances sévères au directeur d’El-Watan, je fis lever la mesure de suspension prise à l’encontre de ce journal. Entre-temps, son directeur et les journalistes interpellés avec lui avaient été relâchés par la gendarmerie.

 

Quant au Général TOUATI, je ne fus, à aucun moment, avisé de son intervention

 

au sujet de cette affaire. Ce ne fut que bien plus tard que lui-même m’apprit, au cours d’une rencontre dans mon bureau, qu’il avait pratiquement fait irruption, selon ses propres termes, dans le bureau de mon Directeur de Cabinet, pour protester contre la mesure que je venais de

 

prendre à l’encontre du journal « El- Watan ». Sur le coup, il avait sans doute jugé peu

 

opportun de me saisir directement de sa réaction. Il avait, probablement, préféré s’adresser au Général NEZZAR et lui demander d’intervenir auprès de moi, afin de lever la mesure de suspension frappant le journal « El-Watan ».

 

 Le Général NEZZAR, en sa qualité de membre  du H.C.E., mais aussi en vertu de sa position de Chef de l’A.N.P., était considéré alors comme le véritable détenteur du pouvoir suprême dans le pays ; de ce fait, il se trouvait dans une situation hiérarchique supérieure à la mienne ; en plus, nos rapports étaient très corrects,empreints d’une confiance et d’une courtoisie dont je m’étais toujours félicité.

 

.Probablement, le Général TOUATI avait dû se sentir mortifié de n’avoir pas réussi

 

à obtenir sur-le-champ la levée de la suspension du journal « El-Watan », dont il était, en quelque sorte, le protecteur. Cela n’est sans doute pas étranger aux récriminations sourdement hargneuses qu’il manifeste à mon encontre, notamment à travers ses vaticinations concernant ma prétendue conception « césariste » dans l’exercice de l’autorité.

 

En réalité, me tenant, comme toujours selon mon attitude habituelle, à l’écart des

 

cercles de rencontres et d’amitiés qui animaient et qui animent toujours la vie sociale et

 

politique dans notre capitale, j’ignorais, à ce moment-là, ce qui pouvait expliquer le zèle

 

manifesté par le Général TOUATI en faveur du journal « El-Watan ». En effet, je devais

 

apprendre, par la suite, c’est-à-dire au fur et à mesure que se déroulait ma brève carrière de Chef de Gouvernement et, davantage encore, après mon éviction de cette responsabilité, que le Général TOUATI nourrissait à l’égard du Général Abbès GHEZAIEL, alors Chef de la Gendarmerie , une hostilité quasiment viscérale. Apparemment, cela pouvait avoir pour origine le fait que le Général TOUATI, ayant fréquenté une école de gendarmerie dans le cadre de l’Armée Française avant de rejoindre le F.L.N., devait s’estimer mieux qualifié que le Général GHEZAIEL pour diriger notre gendarmerie nationale. Mais, en plus, ce que j’avais appris du Général TOUATI au sujet de ses inclinations idéologiques et de ses préjugés envers les valeurs caractérisant le mouvement nationaliste algérien, me donne à penser que son hostilité envers le Général GHEZAIEL devait dépasser les limites d’une simple rivalité concernant la direction de notre gendarmerie : il s’agit de la différence, à mes yeux fondamentale, des origines respectives, en quelque sorte, organiques et idéologiques de ces deux généraux : l’un, le Général GHEZAIEL, est un ancien militant du P.P.A. qui avait rejoint l’A.L.N. dans un simple mouvement qui s’inscrivait dans la continuité de ses engagements de jeunesse ; l’autre, le Général TOUATI, avant de rejoindre les rangs de l’armée française, n’avait jamais connu le mouvement national, ni senti vibrer dans ses tripes les sentiments du nationalisme algérien.

 

 Le Général GHEZAIEL était élève au lycée de Skikda que j’avais fréquenté moi-même durant l’année scolaire 1948-1949. Plus jeune que moi, Abbès GHEZAIEL devait se situer, alors, à quelques classes en dessous de la mienne.

 

Mais, à l’instar de quelques-uns de nos anciens élèves du lycée de Skikda, il était militant du P.P.A. Prenant part un jour à une manifestation de son parti dans la ville, il eut affaire à la police, ce qui aboutit à révéler au proviseur de son lycée son appartenance au P.P.A. et ses sentiments nationalistes et à provoquer son exclusion de ce lycée. Revenu chez lui, à Batna, ses parents, sans doute pour le protéger, l’incitèrent à s’engager dans l’armée française, qu’il .rejoignit en entrant à l’école des transmissions militaires en France. Quelque temps après le 1er novembre 1954, retrouvant les anciennes filières du P.P.A. à Batna, à l’occasion d’un séjour de vacances en Algérie, il rejoignit ses anciens compagnons du parti dans le maquis des Aurès et s’intégra, ainsi, dans les rangs de l’A.L.N. Sa vie fut, par la suite, celle de tous les membres de l’A.L.N., d’abord à l’intérieur, puis à l’extérieur, partageant avec ses frères de combat, tous les moments de joie et d’épreuves, ainsi que les aléas qu’ont connus ceux qui ont vécu le parcours de notre lutte de libération nationale, jusqu’au jour de son triomphe final avec la proclamation de l’indépendance de l’Algérie. Bien qu’étant passé par les services de

 

l’armée française, avant de les quitter pour regagner les rangs de l’A.L.N., Abbès GHEZAIEL n’est pas à classer parmi ceux qu’il est convenu d’appeler les « déserteurs de l’armée française », qui ont rejoint le F.L.N. à nos frontières avec la Tunisie et le Maroc en désertant leurs lieux d’affectation au sein de l’Armée Française en Europe.

 

Quant au Général TOUATI, il a rallié le F.L.N. à l’extérieur, en février 1961.

 

Auparavant, il avait fréquenté le centre de formation administrative créé par SOUSTELLE en 1955, en vue de former d’une manière accélérée des cadres algériens destinés à étoffer l’administration coloniale en Algérie, de manière à renforcer son emprise sur notre population. On se rappelle que l’une des constatations formulées par le Gouverneur Général SOUSTELLE, après sa prise de fonctions en 1955, était d’estimer que la population algérienne était sous-administrée, c'est-à-dire que les structures coloniales chargées de son encadrement avaient besoin d’être resserrées. SOUSTELLE voulait faire d’une pierre deux coups : affermir davantage l’emprise de son administration sur notre peuple et gagner de nouveaux cadres algériens destinés à servir d’éléments de renforcement au système répressif, qu’il imaginait de mettre en place en vue de combattre notre révolution, dans l’espoir d’enrayer son expansion, qui commençait à prendre de l’ampleur sous le proconsulat de Jacques SOUSTELLE2.

 

Pour ma part, j’ai été amené, par la suite, à comprendre qu’il y avait là « une version des choses » qui expliquait la vivacité et le zèle qui avaient caractérisé la réaction du

 

Général TOUATI, au sujet de la décision que j’avais prise de suspendre le journal « El-

 

Watan ». Au moment où je pris cette décision, je ne disposais pas d’éléments d’information sur les querelles internes qui opposaient le Général TOUATI au Chef de la gendarmerie.

 

 

2 Certaines sources affirment que le général TOUATI avait rejoint l’ALN avant février 1961. De même qu’il

 

n’est pas confirmé qu’il ait fréquenté, auparavant, le centre de formation Administrative créé par SOUSTELLE.

 

.

 

Aussi, ne suis-je pas loin de penser que le Général TOUATI était la source de l’information publiée en exclusivité par le journal « El-Watan » sur l’attentat ayant entraîné la mort de plusieurs gendarmes près de Laghouat, information dont la direction de la gendarmerie voulait retarder la publication pour les besoins de son enquête (voir annexe n°39). J’ai toutes sortes de raisons de penser que la révélation de la nouvelle de l’attentat survenu près de Laghouat par le journal « El-Watan », n’avait nullement pour objet « d’informer le public » ainsi que le prétendent certains journalistes, quand ils veulent justifier certaines de leurs initiatives. Elle avait, probablement, pour objectif d’atteindre la réputation et la capacité du Général GHEZAIEL dans ses fonctions de dirigeant de notre Gendarmerie Nationale. Elle pouvait, aussi, viser à rabaisser son crédit et son aptitude à assumer, avec autorité, la succession du Général NEZZAR, à la tête du Ministère de la Défense Nationale. Car, et je ne crois pas révéler un secret à ce sujet, à la fin de l’année 1992 et au début de l’année 1993, on laissait entendre que le Général NEZZAR, pour des raisons de santé, songeait à limiter ses activités et même prendre sa retraite et que le Général GHEZAIEL était déjà prévu pour le remplacer au poste de Ministre de la Défense Nationale. C’était certainement là une perspective qui ne réjouissait pas le Général .

 

Au demeurant, on sait que le quotidien EL-WATAN pousse des cris d’effraie

 

lorsque j’évoque ses liens avec des milieux relevant du Ministère de la Défense Nationale ;

 

mais certains journalistes de sa rédaction ne manquaient pas, à l’époque, de confier à des membres de mon Gouvernement auxquels ils étaient liés par des attaches personnelles remontant parfois à des études vécues en commun : « pensez-vous que nous nous serions permis de publier une telle information sans l’aval de l’armée ? » Evidemment, pour des gens« d’EL-WATAN », un signal du Général TOUATI valait accord de l’A.N.P. Par mon initiative de suspendre le journal « EL-WATAN » et de faire durer cette suspension, j’avais mis en évidence, sans le savoir, qu’un signal du Général TOUATI ne reflétait pas,nécessairement, le point de vue de toute l’armée.

 

En définitive, sans le vouloir et sans m’en rendre compte dans l’immédiat, je m’étais trouvé mêlé à une dissension dont l’enjeu était la prééminence, au sein de notre institution militaire, du courant de pensée issu des profondeurs de notre nationalisme, qui fut le facteur déterminant du déclenchement et du triomphe de notre Révolution, ainsi que de la fondation de l’A.L.N. dont l’A.N.P. est l’héritière.

 

.Quant aux propos que me prête le Général, au sujet de ses rapports avec la presse privée, mon point de vue est que ce n’est pas le Général qui est au service de la presse privée, mais plutôt que c’était cette presse, qui se dit libre et indépendante, qui était bien au service du Général, c’est-à-dire à l’écoute du pouvoir dont elle voit en lui le « Mokh ».

 

 

 (page  177 à 182) du livre de Belaid Abdesselam publié sur le net )

 

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