Sidki se souvint de ce jour ou on l’invita à un séminaire sur l’information. Un débat des plus intéressants, s’instaura,sous l’égide du Parti .Sidki remarqua que tout le monde,journalistes et responsables avaient admis que sans liberté réelle de la presse,cette dernière perdrait sa crédibilité. Les citoyens s’en détourneraient au profit de la presse étrangère qui n’était pas toujours bien intentionnée à l’égard du Bolongui .Mais avait précisé le secrétaire , chargé de l’information :Il ne faudrait pas confondre critique objective et dénigrement. Cette remarque aussi, fut approuvée à l’unanimité, même par Sidki ,qui n’était là, qu’à titre d’observateur. Son compagnon lui présenta un des chefs de rubrique de l’ Echo du Bolongui alors qu’ils sortaient pour une heure de détente. Sidki en profita,pour reprocher à ce dernier, la tendance à l’adulation d’un grand nombre de rédacteurs, qui faisaient du lèche -bottes,indigne de la profession. Le chef de rubrique ,qui venait d’ingurgiter quelques canettes de bière ,n’apprécia pas du tout ,cet excès de franchise .Pour riposter, il ne mâcha pas ses mots.
-C’est de ta faute !dit-il en lui pointant l’index sur la poitrine. Sidki en fut pantois.
-En tant que citoyen responsable,pourquoi n’es-tu pas venu protester devant le journal avec les autres lecteurs pour clamer votre droit à l’information,une information objective ? Même si la police vous chargeait,vous seriez dans vos droits .Nous,forts de votre soutien,nous aurions exigé de passer des papiers plus incisifs pour l’intérêt national
Seulement voilà,vous préférez observer de loin et nous juger ensuite…L’autre jour,un collègue s’est fait coffrer pour s’être demandé si derrière une affaire louche,il n’y avait pas quelques pots de vin. Personne ne leva le petit doigt .Il y a un mois,un autre journaliste s’est fait virer dans l’indifférence générale.
Dés lors ,n’est-il pas normal pour ses confrères de préférer prudence ?Le droit ne se donne pas,il se mérite !
Le lendemain de cet entretien public plutôt houleux,Sidki apprit que le chef de rubrique en question, avait été dégradé ,non pas pour quelques motif professionnel , mais parce qu’il serait arrivé saoul à la rédaction .Il fut muté à la documentation ,sur ordre du rédacteur en chef,lui-même bien connu pour son goût de la bibine…
Au moment même ou Sidki allait plier le journal et dormir,son regard tomba sur la signature de celui qu’il considérait comme la plus grande fripouille du journal. Au lieu d’aborder les vrais problèmes en s’attaquant,si besoin à ses pairs,le plumitif en question,qui se prenait pour la conscience du peuple et le porte-parole du gouvernement,fustigeait les lecteurs qui selon lui,n’écrivaient pas, afin d’attirer l’attention, sur les insuffisances et contribuer par la même à l’enrichissement du quotidien national…
Or,Sidki savait que tout texte contestataire, était voué au panier .Le temps aidant,les lecteurs découragés n’écrivaient plus .Et voilà que ce redresseur de torts ,leur faisait endosser une responsabilité qui n’était pas la leur .De victimes,ils étaient présentés, en accusés !les absents ont toujours tort .se dit Sidki .L’erreur,se dit il ,c’est de ne plus écrire,s’auto -censurer.Ils sont capables de nous répondre : Avez-vous écrit, pour nous reprocher de n’avoir pas passé vos lettres?
La décision de Sidki était prise. Renvoyer la balle .Le soir même,il écrirait une lettre qu’il enverrait en recommandée, avec accusé de réception. .Libre à ces messieurs du journal, de ne pas la passer.
Il se releva,prit son stylo,un bloc notes et au travail !
Durant deux heures,il ne bougea pas de sa place. .Il bailla. Les rames du métro aérien, se mirent à résonner. Déjà cinq heures !
Le bruit des voitures s’amplifia .Exténué,Sidki déposa l’article à même le sol, pour se blottir, contre la couverture. Au même instant,une clef tourna dans la serrure .C’était le propriétaire qui arrivait du Rungis, avec de la marchandise. Sidki se leva,fit sa toilette avant de se rhabiller. Le commerçant l’invita à prendre un café crème, au bar d’en face .Ils s’installèrent au fond de la salle.
D’un geste de la main,le compagnon de Sidki ,attira l’attention de la patronne. Celle-ci lui demanda si c’était, comme d’habitude,Il acquiesça, en précisant :Pour deux !
En regardant son invité,il remarqua ses traits tirés,les yeux -cernés,il lui demanda s’il était malade. Sidki expliqua qu’il n’avait pas du tout dormi, afin de rédiger une lettre, à l’ Echo du Bolongui .
A ta place,je n’aurais pas pris cette peine…Tu ne vas pas prétendre changer le pays, non ?
Le serveur ramena deux bols de café crème, ainsi que des croissants.
-Pourquoi pas ?...quand je pense qu’avec tout ce qu’ils ont ici,les Français sont constamment prêts à faire grève, pour revendiquer leurs droits.
- Tu ne vas tout de même pas comparer les bolonguis, aux Français ?Chez nous,donne .à un homme une galette ,il s’ estimerait le plus heureux du monde. Avec un sac de riz ,il serait comblé. .Ici,il lui faut un appartement,une voiture,des vacances chaque saison,bien manger et bien boire toute l’année, c’est tout juste assez…
Si tu demandes à un ouvrier français pourquoi il travaille,il te répondras : Pour gagner mon beefsteak .Alors que ton compatriote dirait: Pour gagner mon pain Tu m’entends ?
Sidki n’écoutait plus .Il dormait profondément, devant la tasse de café crème ,encore fumante. En rêve,il se voyait étendu sur le sable fin de la plage, à l’ombre d’un superbe cocotier, ployant sous le poids de ses fruits…
Son ami le réveilla, pour prendre le café et lui demanda d’aller se reposer ;qu’il fermerait à clef, la porte de l’arrière boutique, afin qu’il ne soit pas dérangé.


