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Mardi 17 Juillet 2007
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Tarik.Ramadan :s’exprime..
- 14 août 2001 - par FAWZIA ZOUARI

Jeune Afrique/L'intelligent : Vous êtes le petit-fils de Hassan El-Banna. Vous considérez-vous aussi comme son héritier spirituel ?

Tariq Ramadan : Ce que j'ai retenu du legs de mon grand-père, c'est d'abord sa posture réformiste. Je ne répète pas sa pensée. Je continue plutôt, dans sa lignée, à renouveler la pensée islamique, mais dans un contexte différent qui est celui de l'Europe, lequel demande une nouvelle lecture des sources fondatrices.

Jeune Afrique/L'intelligent : Pourquoi les Européens se méfient-ils de vous ?

 

Tariq Ramadan : À cause justement de ma filiation avec Hassan El-Banna, dont la pensée est tenue pour suspecte. Ce que les Européens savent de mon grand-père et des Frères musulmans est sommaire parce que cette pensée est en arabe et qu'ils n'y ont pas accès. Le fait de tenir un nouveau discours en m'appuyant sur des références historiques étonne et pousse les Occidentaux à se poser la même question à mon sujet : « Est-ce qu'il n'est pas en train de nous vendre de l'ancien avec un langage moderne ? »

 

Jeune Afrique/L'intelligent : Comment expliquez-vous la phobie de l'islam en Occident, qui est pourtant devenu une terre d'accueil pour de nombreux musulmans ?

 

Tariq Ramadan : L'histoire des relations entre l'islam et l'Europe est marquée par des contentieux liés notamment aux Croisades puis à la colonisation. Il y a eu ensuite l'éveil des peuples musulmans et leur irruption sur la scène internationale avec des revendications post-coloniales. Enfin, les sociétés européennes sont confrontées à une visibilité plus importante de l'islam en raison de la concentration dans leurs pays de fortes minorités musulmanes. Tout cela réveille des peurs et donne l'impression d'un islam conquérant. Les musulmans ont une grande responsabilité à cet égard. Ils font comme s'ils ne voyaient pas ce qui s'apparente à un vrai choc identitaire pour les sociétés occidentales.

 

Jeune Afrique/L'intelligent : Réclamez-vous pour les musulmans d'Europe un droit à la différence ?

 

Tariq Ramadan : Je me bats contre le droit à la différence, tout autant que contre le droit à la ressemblance. Cette vision binaire est extrêmement réductrice. Ce que je réclame, c'est un droit à l'identité. Une identité qui relève tout autant de la religion que de l'ancrage social.

 

Jeune Afrique/L'intelligent : Comment définiriez-vous l'identité musulmane ?

 

Tariq Ramadan : C'est d'abord une foi, une pratique et une spiritualité. Deuxièmement, c'est une intelligence du texte et de son adaptation au contexte. Troisièmement, c'est une aptitude à éduquer et à transmettre. Il n'y a pas de foi musulmane sans auto-éducation et sans éducation de son environnement. C'est enfin une action et une participation. La foi implique le devoir de ne pas agir seul, mais avec les autres. Ce qui m'amène à dire que cette identité musulmane, pour complexe qu'elle soit, est tout sauf close. Elle est une foi mais aussi un rapport à la citoyenneté.

 

Jeune Afrique/L'intelligent : Un musulman peut-il se situer hors de cette identité, se proclamer « citoyen du monde », par exemple ?

 

Tariq Ramadan : Chacun est libre de son choix. Mais la notion de « citoyen du monde » n'est pas islamique. Parce qu'on est toujours citoyen d'un lieu et d'un dynamisme spécifiques. On peut discuter, d'un point de vue philosophique, de l'identité, mais la réalité est que le choix, l'engagement se font localement, régionalement, nationalement, au sein d'une communauté. Le droit musulman n'est pas un droit du monde. C'est un droit de la réalité où l'on se trouve. Mais si quelqu'un veut sortir de ce cadre et dire : « Moi, j'appartiens à une humanité qui outrepasse les frontières », libre à lui.

 

Jeune Afrique/L'intelligent : Si l'islam commence à reconnaître sa dimension minoritaire en terre chrétienne, ne nie-t-il pas du même coup sa vocation universelle ?

 

Tariq Ramadan : Les valeurs islamiques sont universelles dans leur rapport au transcendantal, à Dieu, en dehors des frontières du temps et de la géographie. Mais il est faux de penser qu'au nom de l'universalité, l'islam doit se couper d'une majorité qui n'est pas la sienne. L'universalité de l'islam est justement d'avoir donné aux hommes les instruments nécessaires pour s'adapter à leur environnement, en tous lieux et en toutes circonstances. Et c'est d'ailleurs au nom de son universalité que cette religion sait devenir minoritaire, contrairement à ce que l'on croit. Elle sait s'inscrire dans le cadre constitutionnel du pays où elle se trouve, à partir du moment où on lui reconnaît le droit d'être, c'est-à-dire la liberté de conscience et du culte. Ce qui est le cas en Occident.

 

Jeune Afrique/L'intelligent : Pourtant, on continue à penser que l'islam est le principal obstacle à l'intégration.

 

Tariq Ramadan : Dire que l'islam ne peut pas s'intégrer dans le contexte européen, c'est ne pas comprendre sa logique interne. Il est un facteur d'affirmation, donc de participation, de contribution. Mon discours aujourd'hui, pour les musulmans d'Europe, ne consiste pas seulement à dire : « Intégrez-vous, prenez la chaise restée libre. » C'est aussi : « Quelle contribution apportez-vous à l'espace qui est le vôtre ? »

 

Jeune Afrique/L'intelligent : Peut-on pour autant concevoir un islam de non-prédication ?

 

Tariq Ramadan : Faut-il que les musulmans, pour être acceptés, deviennent invisibles ? Certes non. Inversement, leur visibilité ne doit pas se manifester par la transgression des règles de la société dans laquelle ils vivent. On peut être visible et respectueux de l'autre. Ce qu'on a de la peine à concevoir actuellement, puisque l'image de l'islam reste négative et qu'on confond la visibilité des musulmans avec une intervention conquérante.

 

Jeune Afrique/L'intelligent : L'installation d'un nombre croissant de musulmans en Europe semble battre en brèche l'idée que l'Europe est, selon l'appellation de l'islam traditionaliste, « dar el-harb ».

 

Tariq Ramadan : La distinction classique entre « dar el-silm » (lieu de la paix) et « dar el-harb » (lieu de la guerre) est devenue obsolète. Le monde entier est devenu un lieu de témoignage. À partir du moment où l'on me donne la possibilité de pratiquer et de vivre ma foi, j'estime que je suis dans un espace de témoignage, aussi bien personnel que public.

 

Jeune Afrique/L'intelligent : Que répondez-vous à ceux qui disent que la pratique religieuse doit être personnelle et non collective ?

 

Tariq Ramadan : Pourquoi ? La laïcité n'a jamais dit qu'il fallait proscrire les manifestations publiques de sa foi, ni nié aux musulmans le droit de prier ensemble ou de vivre leurs fêtes annuelles. Cela ne remet absolument pas en cause la neutralité de l'espace public. À partir du moment où il n'y a pas danger pour l'équilibre de la société, cela ne doit pas poser problème.

 

Jeune Afrique/L'intelligent : Demandez-vous une législation spécifique pour les musulmans vivant dans les pays européens ?

 

Tariq Ramadan : Il y a un principe de base pour les musulmans qui vivent dans les sociétés occidentales : c'est le respect des Constitutions. À partir du moment où ces Constitutions offrent des libertés, il appartient aux musulmans de faire leur choix en fonction de ce qui leur est permis ou non. En Europe, il est permis à tous de boire de l'alcool. Aux musulmans de faire le choix de ne pas en boire. Maintenant, il y a des situations plus complexes. Il faut alors demander aux juristes de faire un travail d'adaptation afin de faciliter l'intégration légale.

 

Jeune Afrique/L'intelligent : Qu'entendez-vous par intégration légale ?

 

CTariq Ramadan : 'est une intégration qui, tout en restant respectueuse des législations européennes, permet aussi aux musulmans de vivre en musulmans. C'est un ensemble de dispositions pouvant accompagner, conseiller et conforter les musulmans dans leur identité. C'est produire des fatwas qui concordent avec la législation du pays d'accueil.

 

Jeune Afrique/L'intelligent : L'Europe est-elle une chance pour l'islam ?

 

Tariq Ramadan : Je dirais plutôt une chance pour les musulmans plutôt que pour l'islam. Car cette situation oblige le musulman à relire ses textes par rapport à un contexte différent. C'est en Europe que nous sommes au coeur de défis majeurs, qui sont liés à la mondialisation, au nouvel ordre économique, à la gestion des libertés démocratiques, autant de stimulants pour la pensée. En fait, nous avons ici la liberté qui manque dans nos pays.

 

Jeune Afrique/L'intelligent : Cette stimulation peut-elle avoir un écho dans les pays musulmans ?

 

Tariq Ramadan : Bien entendu. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de musulmans qui pensent dans nos pays. L'effervescence intellectuelle dans le monde arabe est extrêmement importante, ainsi qu'en Afrique noire, où je me rends régulièrement. Ce que les musulmans sont en train de vivre, c'est à la fois une crise sur le plan international, mais en même temps une formidable transition.

 

Jeune Afrique/L'intelligent : De votre point de vue, comment la France se comporte- t-elle avec son islam ?

 

Tariq Ramadan : L'histoire de la France , son passé, celui de ses conflits avec l'Église catholique ont eu énormément d'influence sur la législation en vigueur à l'égard de l'islam, qui est malheureusement encore traitée sur le mode de la gestion sécuritaire. On continue à ne pas faire confiance aux citoyens de confession musulmane, et cela se voit dans tout ce qui a trait à la représentativité de cette communauté, trop exposée à mon avis à l'ingérence d'États étrangers. Mais je suis optimiste. Parce que je vois sur le terrain que les musulmans ont de plus en plus confiance en eux-mêmes. Ils se considèrent davantage dans un espace qu'ils ne jugent pas en contradiction avec leur religion, où ils peuvent s'engager comme citoyens. Parce que, finalement, ils trouvent de plus en plus de partenaires prêts à les entendre et à participer à leur dynamique. Il faut bien se rendre au fait que la réalité de la société française d'aujourd'hui est plurielle et pluraliste et qu'elle exige un traitement en conséquence.

 

Jeune Afrique/L'intelligent : Comment voyez-vous le dialogue interreligieux ?

 

Tariq Ramadan : Je critique la frivolité d'un dialogue religieux de convenance et je lutte pour un dialogue fondé sur des interpellations mutuelles. Aujourd'hui, il faut oeuvrer ensemble, non pas au nom de quelque alliance des croyants contre les païens, mais parce que nous avons une contribution commune à apporter à l'engagement social.

 

Jeune Afrique/L'intelligent : Reconnaissez-vous à un chrétien vivant dans un pays musulman le droit de revendiquer la même intégration légale ?

 

Tariq Ramadan : Parfaitement. Nous devons dénoncer les discriminations dont font l'objet les chrétiens en pays musulman. Ils ont droit à des lieux de culte et au respect de leur religion. Même dans un pays comme l'Arabie saoudite. Si une église n'est pas concevable à La Mecque , on peut envisager que les chrétiens aient leurs églises ou leurs temples et jouissent d'un respect fondamental. Les musulmans doivent s'exprimer lorsque les chrétiens sont victimes de discriminations. Comme celles à l'emploi visant les coptes d'Égypte, ou celles dont font l'objet les Nigérians chrétiens.

 

Jeune Afrique/L'intelligent : Pour qu'il y ait débat autour de ce genre de question, il faut des élites. Pensez-vous qu'il en existe dans les pays arabo-musulmans ?

 

Tariq Ramadan : Bien sûr qu'il y a des élites. Mais il n'y a pas de liberté. À quoi sert une élite sans liberté ? Nous avons affaire à des dictatures, soutenues qui plus est par l'Occident. C'est tout de même étonnant qu'on promeuve la démocratie dans tous les pays du monde sauf dans les pays musulmans. Il faut se rendre à l'évidence : il n'est pas dans l'intérêt de l'Occident qu'ils accèdent à une réelle démocratie. Parce que cela signifierait qu'un certain nombre de richesses ne seront plus forcément orientées de la même façon. Aujourd'hui, qui gère les affaires pétrolières de l'Arabie saoudite ? C'est moins Riyad que Washington.

 

Jeune Afrique/L'intelligent : À quoi est due, selon vous, la naissance de l'islamisme ?

 

Tariq Ramadan : D'abord, il faut s'entendre sur le mot islamisme. Il traduit l'idée selon laquelle il faut se référer aux sources musulmanes pour construire et élaborer un projet social. Cette pensée date des réformistes du XIXe siècle, comme Mohamed Abdou et Jamal el-Dine el-Afghani. L'islamisme est un processus de réaffirmation identitaire face à la colonisation et à l'effondrement de l'Empire ottoman. Des libérateurs, tels Nasser, Bourguiba ou Ben Bella, ont ensuite énormément déçu les acteurs des processus de libération qui pensaient retrouver après les indépendances une référence musulmane et qui découvrent l'élaboration de projections liées à l'Occident. C'est la cause principale de l'apparition des mouvements les plus radicaux et dont la violence est accentuée par la répression étatique. C'est d'ailleurs dans les geôles de ces pays, plus précisément dans les prisons égyptiennes, qu'est né le terme islamiyyoun.

 

Jeune Afrique/L'intelligent : Peut-on être un islamiste réformiste ?

 

Tariq Ramadan : Lorsqu'on étudie les courants de pensée musulmans, on s'aperçoit que ceux qu'on a baptisés islamistes sont en réalité, pour beaucoup d'entre eux, des réformistes. Le problème est de savoir ce qu'on met derrière les mots.

 

Jeune Afrique/L'intelligent : L'islamisme a-t-il un avenir ?

 

Tariq Ramadan : Des chercheurs comme Oliver Roy ou Gilles Keppel ont développé une thèse selon laquelle on est dans « une phase post-islamiste ». Qu'est-ce que cela veut dire ? Désigne-t-on par « islamistes » les groupes radicalisés qui ont toujours été minoritaires, même s'ils font parler d'eux - ce qui voudrait dire que la période de post-islamisme serait simplement une période où l'on entend moins parler des actes violents -, ou ceux qui, dans le monde musulman, considèrent que l'islam doit jouer un rôle dans tout projet social. Ces derniers, qui sont des réformistes, ont une audience importante. Et ils ont de l'avenir. L'exemple iranien illustre tout un travail d'élaboration d'un islamisme réformiste.

 

De deux choses l'une. Soit on veut imposer une structuration et des références exclusivement occidentales et c'est une colonisation culturelle, soit on accompagne une maturation intérieure des sociétés musulmanes qui trouveront dans leurs références les moyens de vivre avec leur temps. Ce qu'il faut espérer, c'est que ces sociétés trouvent à l'intérieur même des textes de l'islam un certain nombre de principes, au premier rang desquels le pluralisme, l'alternance et l'État de droit. C'est cela que j'appelle références musulmanes. Qu'on colle ensuite à cet État une étiquette islamique ou pas, cela importe peu.

 

Jeune Afrique/L'intelligent : Cette société pourra-t-elle laisser à ses citoyens le choix d'adhérer ou non à ces références ?

 

Tariq Ramadan : La liberté de conscience et de culte, le pluralisme et les principes démocratiques doivent servir de guides. L'idée d'une loi strictement islamique qui ne soit pas en interaction avec la réflexion et la rationalité est dépassée. Aujourd'hui, par exemple, le mouvement réformiste musulman est essentiellement porté par des femmes. On sera étonné du rôle qu'elles joueront demain dans le monde arabe, comme en Occident ou en Afrique noire.

 

 

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